Notre…
Tout de suite, en premier, c’est le mot « Notre » et pas « mon ». Ce père est aussi « mon » père comme c’est le cas pour tous les enfants qui ont un même papa, mais il n’est pas qu’à moi. « Notre », cela veut dire : on est ensemble, on a quelque chose en commun. Nous sommes ensemble par celui qui est appelé père et qui nous relie. Dans notre communauté, chacun a sa place et, de cette place, c’est collectivement que nous nous adressons à ce quelqu’un.
père…
Ah ! Je ne veux pas réfléchir je ne veux pas projeter psy. Pour comprendre le père, nous ne pouvons que passer par le nommé Jésus qui nous apprend cette prière. Il nous dira qui est ce père là, pour que nous évitions les projections psy sur ce qu’est un père. Ah ! Relisons l’évangile pour dresser un portait robot du père de Jésus : WANTED.
…qui es…
Déclarer, affirmer que tu existes.
… aux cieux.
Tu es avec nous, mais ton logis, c’est ailleurs. Tu n’es pas nous et nous ne sommes pas toi. Tu es autre. Tu peux bien sûr être en nous comme sont en nous les gens qui nous aiment, comme vivent en moi les gens qui m’aiment lorsque je marche comme maintenant sur une route en bord de mer, avec le petit vent frais qui m’inspire. Ils vivent en moi, je me suis nourri de leur vie, mais ils ne sont pas moi, nous sommes distincts. A chacun son identité, sans fusion. Je suis qui je suis, chacun de nous est comme il est, tu es comme tu es.
Que ton nom…
Ton nom ? Quel est ton nom ? Quel est le nom de Dieu ? C’est « père ». Relire l’’évangile pour calculer le nombre de fois où Jésus emploie le mot « Dieu » et le nombre de fois où il emploie le mot « père ». Comparer.
… soit sanctifié
Pour moi, j’y suis résolu : je ne laisserai pas dire n’importe quoi à ton sujet.
Que ton règne…
Mon père est roi, chic ! Notre père est roi : zut ! C’est « notre » et je ne suis pas le seul prince, quel dommage ! Nous aurons à partager l’héritage et le royaume est à nous tous.
Ton règne n’est pas là puisqu’il doit venir. A moins qu’il soit là, mais pas encore bien installé. Je vais à nouveau lire l’évangile pour apprendre ce qu’est le royaume, à quoi il ressemble : « le royaume de Dieu est semblable à … » Il est bizarre, ce royaume. En même temps il est là et en même temps il est à venir. Et s’il était là sous nos yeux mais que nous n’ayons pas le regard pour le voir ? Le regard du cœur, bien sûr.
Que ta volonté soit faite…
Aïe, la phrase qui tue, les mots qui fâchent. Détestable soumission, pitoyable dépendance, aliénation. Alors, je ne veux plus réfléchir là dessus, faire de la psy, intellectualiser. Une seule chose paraît sûre : notre Dieu a une idée en tête, il veut quelque chose.
Il veut quelque chose et moi je dis « d’accord ». Ah ! Encore le « je » qui revient. Non, ce n’est pas moi qui déclare mon accord, mais nous tous. Nous te suivons, notre père, moi et ceux qui sont OK comme moi pour te suivre. Je pourrais dire aussi « pas d’accord » mais si je prie selon le « notre père », je ne le dis pas. Cela doit s’appeler « confiance en toi, notre père ». On te fait confiance pour être un bon guide sur ce chemin que nous ne connaissons pas. Où allons-nous ? Vers le royaume, pardi ! Mais ce ne suis pas seul à te suivre, je ne suis pas seul sur la route.
Ce bout de prière a un côté sympa, genre pique nique sur la route du royaume : que ta volonté soit fête.
Sur la terre comme au ciel…
Encore le ciel ! Mais… si tu nous dis de prier pour que ta volonté soit faite au ciel, c’est que tu n'es pas complètement maître chez toi, dans ta maison, dans ton royaume. Oh ! Aurais-tu besoin de moi, de nous, pour être le patron chez toi ?
Aujourd’hui…
Pas demain, aujourd’hui et seulement aujourd’hui. Donne nous ce qu’il faut pour vivre aujourd’hui, nos vrais besoins et pas plus.
Notre pain…
Pas d’éclair au café ni de baba au rhum, juste du pain, restons simple. Pourquoi du pain ? Parce que c’est plus facile à partager qu’un éclair au café.
Je m’embrouille, je ne sais pas ce que c’est, ce pain. J’ai de la tentation intellectuelle théologique qui me monte à la tête, des milliers de pages écrites depuis des siècles sur ce qu’est le pain dont tu parles, et Jésus lui-même qui nous explique que le pain, c’est lui. Résumons : notre Dieu nous demande d’incorporer la nourriture Jésus en nous pour que nous vivions. Quelle vie ? La vie éternelle, of course ! Mais qu’est ce que c’est, la vie éternelle ? Et si c’était l’amour qui est toujours possible, en tous lieux et en tous temps ?
« Notre pain ». Comme si ce pain n’existait vraiment que s’il était donné à plusieurs.
Pardonne-nous
Tu insistes lourdingue : ce n’est pas « pardonne-moi » mais « pardonne nous. »
Comme…
Là, tu anticipes sur le pardon que nous allons nous accorder les uns aux autres, comme s’il était acquis. C’est gonflé comme confiance en nous. A moins que ce « comme » soit la mesure du pardon : tu aurais le même niveau de pardon vis à vis de nous que le nôtre vis-à-vis d’autrui. Si nous pardonnons peu, tu pardonneras peu. Si nous pardonnons beaucoup, tu pardonneras beaucoup. Conséquence : c’est tous ensemble qu’il faut se mettre au pardon et moi, je dois me mettre à houspiller un peu plus les autres pour qu’ils se mettent à pardonner, et les prier de me houspiller itou.
Et ne nous soumets pas à la tentation…
Déjà, je répète lourdingue : c’est « ne nous soumets pas » et pas « ne me soumets pas. » Cela voudrait dire que, face à une tentation qui me titille, d’autres que moi sont toujours concernés.
Mais le mot « soumettre » signifie-t-il « être dépendant de », en mauvaise dépendance aliénante ? Longtemps, je l’ai cru. Soumettre voulait dire pour moi : « éprouver », comme on dit soumettre quelqu’un à la torture. Je disais : notre Dieu, ne me mets pas à la torture en mettant sur ma route les éclairs au café ou des filles nues aux pointes de seins dressés, bla bla bla. Pas du tout ! Je crois plutôt que là où tu peux nous aider, c’est de ne pas devenir prisonnier de ce qui nous tente, de ne pas en devenir esclaves, que notre désir ne nous enferme pas sur nous, qu’il ne soit pas obsèdant au point de nous diviser intérieurement, lui d'un côté, l'amour de l'autre.
Mais délivre-nous du mal…
Pas moi, « nous ». J’insiste lourdingue : aucun de nous ne sera délivré du mal tout seul.
Wissant, mai 2009
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