VOYAGE A L'ILE DE PAQUES
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SECONDE PARTIE
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Vendredi 7 avril 2006 - Côte sud de l’île, 10 h
Le loueur de voitures est le sympathique papa d’une toute petite fille que la maman allaite paisiblement dans le magasin. Nous faisons rapidement affaire et me voici au volant d’un 4*4 vieillot mais robuste.
Avec la découverte des principaux sites de l’île, la première partie de notre séjour est terminée. Nous allons maintenant revenir tranquillement aux endroits que nous aimons afin d’explorer, de rêver et de comprendre.
Il n’est que 11h et, déjà, il fait très chaud. Nous reprenons la route goudronnée sur la côte sud de l’île que nous avons déjà parcourue une fois et nous arrêtons à chaque départ de chemin qui va sur la droite, vers la mer. Des merveilles nous attendent : Moais couchés qui piquent du nez sur le sol, Ahus en ruines, criques sauvages où les vagues déferlent inlassablement sur les rochers noirs dans de prodigieux débordements d’écume. L’un de ces chemins mène dans une sorte de petit vallon de 300 mètres de long qui plonge vers la mer. A droite, deux grottes minuscules font des trous d’ombre. L’œil qui y plonge, après que le bâton, de marche ait écarté les toiles d’araignée, y découvre des ossements (non humains).
Je furète de-ci delà autour des cavernes et trouve par terre deux outils d’obsidiennes. En els rangeant dans mon sac, je me coupe le doigt avec l’une d’entre elles. Serait-ce la vengeance des Moais ? Le dieu Make Make est-il courroucé ? Vais-je voir cette nuit la tête hideuse du Kavakava me terrifier dans d’horribles cauchemars ?
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Vendredi 7 avril 2006 - Pension Maria Goretti, 21 h - Les livres
Trois livres nous accompagnent : le « Métraux » écrit en 1935, le « Heyerdal » de l’expédition de 1956 et le Mazières de 1965.
« L’île de Pâques », de Alfred Métraux, est le plus précis. Le sociologue a recueilli les témoignages de vieux pascuans dont les parents avaient assisté aux grands rites de l'homme-oiseau avant qu’ils ne disparaissent en 1866 et dont les grands parents avaient connu l’île avant la déportation de 1866 au Pérou. « Aku aku, le secret de l’île de Pâques » écrit par le norvégien Heyerdahl, se lit comme un roman, surtout dans les démêlés épiques et sympathiques noués avec la population. Ah ! Ces expéditions nocturnes dans les cavernes pascuanes ! Les fouilles archéologiques ont permis de comprendre la fabrication des Moais et l’ancien art pascuan de statuettes familiales précieusement conservées dans le secret des cavernes familiales qui parsèment toute l’île.
Dois-je le dire ? Je n’ai pas aimé le livre de Francis Mazières « Fantastique île de Pâques » qui a pourtant contribué à créer la légende pascuane en France. Mazières a une façon de se poser en juge du bien et du mal qui m’a déplu, même si je trouve que ce qui s’est passé à la fin du 19ème siècle et au 20ème est inexcusable.
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Vendredi 7 avril 2006 - Cinéma de Hanga Roa, 21 h
Le vendredi soir est un moment culturellement chargé avec deux spectacles au village, l’un de danses traditionnelles et l’autre de cinéma en français. Nous n’hésitons guère : le folklore local est directement importé de Polynésie alors que le film de Kevin Costner relate de façon romancée le début de la guerre civile pascuane.
Entrons. La salle de cinéma se trouve dans un hôtel et comprend une trentaine de places, avec des fauteuils individuels comme dans un salon et, au fond, quatre canapés sur lesquels sont déjà assis cinq ou six français.
Le film « Rapa Nui » est splendide et remuant Tourné en 1993 sur l’île il reprend l’hypothèse ethnologique des deux clans « courtes oreilles » et « longues oreilles » en la mêlant au rite annuel de l’homme oiseau qui n’a été introduit que postérieurement à la guerre civile. Il reprend également l’hypothèse d’un transport des Moais en position debout, sur un traîneau de rondins.
L’intrigue est simple. Depuis longtemps, le clan des « courtes oreilles » sculpte et transporte les Moais pour le compte du clan dominant des « longues oreilles ». Cette année là, le petit fils du chef des « longues oreilles » accepte d’entrer dans la compétition de l’homme oiseau. Comme prix en cas de victoire, il demande à son grand père de briser un tabou et d'épouser celle q’il aime, une « courte oreilles ». Mais son rival amoureux, un « courtes oreilles », ne l’entend pas de cette oreille (si l’on peut dire). Il attise la révolte de son clan et présente ses revendications en cas de victoire 1) participer lui aussi à la compétition et 2) avoir la belle. « D’accord, dit le chef de l’île, un longues oreilles, mais vous devrez d’abord construire en six lunes un immense Moai. »
Le film montre l’exploit. Le moment le plus tragique se situe lorsque les « courtes oreilles », pour transporter le Moaï, détruisent les derniers arbres de l’île.
Puis on voit la compétition de l’homme oiseau, remarquablement tournée. C’est le « longues oreilles » qui l’emporte en finale, provoquant la révolte des courtes oreilles et le massacre de l’ancien clan dominant dans le fameux « fossé », ainsi que les premiers actes de cannibalisme. Le héros principal s’en sort en quittant l’île en pirogue avec sa femme qui entre temps a accouché d’un bébé. Et c’est parti pour 3000 km de navigation. Les acteurs principaux sont des polynésiens. Les pascuans, comme ils l’ont fait chaque fois que des étrangers font revivre l’histoire de l’île, se sont beaucoup intéressés à l’aventure du tournage et ont tourné comme figurants.
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Samedi 8 avril 2006 - Supermarché de Hanga Roa, 11 h
Nous avons enfin trouvé le supermarché des pascuans locaux, un grand hangar au sud du village. C’est un peu moins cher qu’ailleurs. Les marchandises sont bien rangées sur le devant, puis c’est de plus en plus fouillis au fur et à mesure que l’on va vers le fond du hangar. Nous faisons nos emplettes pour notre pique nique au nord de l’île.
Alors que je fais peser les bananes à la caisse je m’aperçois qu’une d’elles est restée en rade dans mon panier. Mais la caissière nous tend la banane et dit à Hélène :
« Tiens, maman, ça te fera du bien. »
Quand je vous dis qu’ils sont charmants, ces pascuans !
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Samedi 8 avril 2006 après midi - Grand volcan Terevaka
Nous avons passé la matinée en revenant flâner à Ranu Kao, la carrière des Moais*. Mais dès que l’air ne circule plus en brise, la chaleur devient insupportable. Dès midi, nous prenons notre pique nique dans un endroit ombragé joliment arrangé à cet effet. Les vendeuses de statuettes nous reconnaissent et nous bavardons en mauvais espagnol. Ici, il faut marchander et les pascuans sont durs en affaire. Mais les liens se tissent. Comme partout au monde quand il faut acheter un habit, les gestes simples se trouvent facilement dès qu’est connu le destinataire du cadeau. Le plus facile, c’est de mimer une femme enceinte pour demander une robe de grossesse.
Un peu plus loin, nous apercevons le chauffeur du minibus qui nous a conduits les deux premiers jours et est revenu ici avec un autre groupe. Il nous traite en vieille connaissance et nous assure que l’on peut facilement monter au grand volcan qui domine l’île. « De là, nous dit-il, vous verrez toute l’île ainsi que l’horizon. »
Va pour le volcan. Nous revenons au centre de l’île et empruntons la piste qui zigzague centre de l’île. Nous dépassons d’abord les sept Moais de Akivi* qui regardent vers la mer puis la grimpette commence. Ouille ! Le 4*4 saute d’ornière en ornière, s’incline, rugit. Nous dépassons un groupe d’enfants et je me désole de leur envoyer la poussière que soulève le véhicule. Peu à peu, la température fraîchit. Les arbres disparaissent et nous grimpons toujours. Le paysage est très vert et les collines sont douces. On dirait un paysage bien français de montagne à vaches.
Voici enfin le sommet, nu comme la main. Un couple de personnes encore jeunes (c'est-à-dire de notre âge) y contemple l’île. Nous bavardons. Ce sont des chiliens qui ont voulu grimper à pied. « Quelle montée !» soupirent-ils.
De cet endroit, toute l’île est visible. Dieu, que c’est petit ! Une fois encore, je reste stupéfait de ce qu’a pu produire ce peuple qui a vécu ici loin de tout, complètement isolé, pendant des siècles. Merveilles artistiques, et drames humains dans un si petit territoire…
Nos chiliens sont épuisés et nous demandent de les reconduire jusqu’au village. Pas de problème, tout le monde à bord !
Si la montée fut rude, la descente est cahotique. Le chemin se perd dans les herbes, plonge dans des trous, sursaute aux racines d’eucalyptus, s’enfonce et bondit. A l’arrière, les chiliens endurent, stoïques.
Nous rentrons à la pension moulus, fourbus, brisés.
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Dimanche 9 avril 2006, messe des rameaux
« Allez à l’office protestant, nous avait conseillé une Tahitienne de passage. Vous y entendrez des chants magnifiques. »
Partis à 9 h de chez Maria, nous tournons et retournons dans le village car chaque habitant nous indique une direction différente. Pourtant, il n’y a guère qu’une dizaine de rues, Il semble qu’il y ait en fait deux temples, dont celui de l’église évangélique. Nous le trouvons finalement, après avoir contourné la piste de l’aéroport. Il est silencieux. Ce n’est pas grave : allons à la messe catholique ! (de toute façon, à l’île de Pâques, rien n’est grave).
Le devant de l’église est noir de monde. Des vieux discutent. Tout le monde est joliment habillé de blanc ou de couleurs, les hommes sont en pantalons, les femmes en robe. Nous entendons de très beaux chants venant de l'intérieur et tout d’un coup, je réalise que ce sont aussi ceux transmis par la radio locale dans le 4*4 (88,9 Mhz, presque pareil que France Inter).
La première messe est en train de s’achever et les fidèles sortent en bavardant. Nous entrons et attendons la seconde messe de 11 h en regardant l’ornementation intérieure. Il y a là de très belles statues en bois qui mélangent sans problème les représentations catholiques traditionnelles et l’art pascuan ancien. Le saint François a un visage de Moai et l’archange Saint Michel une magnifique tête d’homme oiseau.
La messe est fervente, très belle. La chorale locale chante à pleine gorge. Les gens nous regardent et nous saluent aimablement. A la sortie, nous bavardons un instant avec le curé qui s’exclame : « des Français ! Savez vous que Eugène Eyraud était français ? »
Maria, notre logeuse, bavarde avec une amie. Nous les prenons en photo. Etrange femme que notre logeuse. A la fois généreuse et femme d'affaires, amicale et distante.
Un peu plus tard, quand je lui demanderai de me céder l’un des beaux Moais en bois dont nous avons déjà convenu du prix, elle me dira « combien t’ai-je déjà dit en pesos ? », comme si elle me laissait maître du prix alors qu’elle connaît fort bien la somme.
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COUCHER DE SOLEIL A MATAVERI
Mataveri était autrefois un village d'où l'on montait au volcan pour les rites de l'homme oiseau. Il est maintenant annexé à Hanga Roa et a donné son nom à l'aéroport. On n'y est cependant pas gêné par le bruit des avions, deux par jour tout au plus.
Nous allons regarder le coucher du soleil. Silence et beauté.
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mardi 11 avril 2006 - Ahu de Tongariki, 5 h du matin
A 5 h du matin, je m’extirpe du lit et enfourne un morceau de pain en guise de petit déjeuner. Puis je pars avec le 4*4 dans la nuit noire. Un poème me trotte dans la tête, inspiré d’un vieux texte de la culture Rapa nui lu hier soir.
J’ai copulé avec une poule
Il parait que ça ne se fait pas
J’ai découpé la poule
Ai mis les morceaux dans une cuvette d’eau
Un enfant y est né
Il a le sourire des bébés du soleil
La nuit est si sombre que je dois me fier à ma connaissance de la route côtière acquise depuis huit jours. Mon but est d’assister au lever du soleil à la crique de Tongariki, le site le plus fantastique avec ses quinze Moais dressés le dos aux vagues. Je roule lentement et bien m’en prend car un troupeau de chevaux s’y est arrêté. Il s’écarte lentement pour me laisser passer.
Finalement, comme je n’y vois goutte et ne sais plus si j’ai atteint ou dépassé l’endroit, je m’arrête au bord de la mer et attends la lumière de l’aube. Le fracas des vagues contraste avec la silencieuse tranquillité de l’intérieur de l’île.
J’attends et invente un autre poème, tiré d’une coutume légendaire de l’île lue chez Heyerdal.
Celle que j’aimais est morte morte
On m’a mis un rat dans la bouche
Une pagaie tranchante dans la main droite, un caillou dans l’autre.
J’ai fait le tour de l’île en courant, je pleurais
J’ai tué tous ceux que je rencontrais pour apaiser mon chagrin.
Le jour paraît enfin, blême. Je poursuis ma route et vois la silhouette fantomatique des quinze grands Moais de Tongariki se découper peu à peu sur la mer.
La pluie se met à tomber et les statues apparaissent comme de grands enfants effrayés auxquels on aurait arraché les yeux pour les punir de je ne sais quel forfait. Le paysage est triste et désolé.
Cette fois, c’est la grosse pluie qui se met à tomber. Sans attendre la pleine lumière du jour, je retourne au village. Je reviendrai ici au premier de l’an, avec tous les pascuans. L’un d’eux m’a dit que ce jour là, le soleil se levait exactement au centre des quinze Moais.
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CIMETIERE DE HANGA ROA, mardi 11 avril
En contrebas du village et en bord de la mer, nous parcourons le petit cimetière. Il s’en dégage une immense paix. La plupart des tombes sont très simplement arrangées. Quelques gros cailloux et des croix simples ornées selon la coutume pascuane : poissons, hommes oiseaux.
Un homme un peu âgé passe et nous dit : « je viens pour mon père, il est mort la semaine dernière ».
Parmi les tombes, je remarque celle d’un jeune enfant, bouleversante avec son nounours posé sous la croix.
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PENSION MARIA GORETTI, 12 avril
Je prends quelques nouvelles de l'Europe sur Internet. Nous avons laissé la France en plein désordre CPEesque et l'ébulltion semble retombée.
Berlusconi a perdu les élections. Je rentre o la ppnsion et annonce la nouvelle à l'italien qui aide Maria pour son administration. Il danse de joie : "questo ladrone..!!"
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BANQUE DE HANGA ROA - mercredi 12 avril 2006, 9 h 30
Troisième passage à la banque, car Maria demande qu’on lui paie le séjour en pesos alors que les retraits journaliers au guichet sont drastiquement limités. J’ouvre ma pochette de voyage qui ne me quitte jamais pour y prendre passeport et carte Visa. Holà ! Ma carte n’est plus là ! Je fouille et refouille. Serait-ce un coup de ma distraction ? J’ai dû la laisser hier au guichet du banquier. Allons et demandons.
J’entre et vais vers le guichet lorsqu’une voix féminine me hèle :
― C’est à vous ?
Dans un mauvais français, une pascuane m’explique en riant qu’elle a vu hier ma carte sur le sol à ma sortie de la banque. Elle l’a ramassée et la rapporte ce matin.
― J’ai vu écrit « François » sur la carte, me dit-elle, comme le prénom de mon tonton.
Je n’ai guère eu le temps d’avoir peur et ce n’est que plus tard que j’aurai rétrospectivement la frousse à l’idée de me trouver sans argent à l’autre bout du monde. En attendant, je demande à Pamela (c'est son nom) comment je peux la remercier. Je m’apprête déjà à lui donner une somme confortable mais elle dit :
― Rien du tout. Priez pour moi.
Nous bavardons. Elle m’explique qu’elle soigne les gens par les plantes et que de nombreux français viennent la consulter. Comme nous nous séparons, elle répète dans un sourire
― Priez pour moi.
La prière, cette dette. Une nouvelle fois aujourd’hui, je prierai donc pour les personnes auxquelles je suis éternellement redevable, celles qui m’ont aidé alors que j’étais dans le besoin, le souci ou le malheur.
(Ci-dessous, photo de Pamela, de sa fille et de Hélène Reuss)
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VALLON DES OBSIDIENNES - Mercredi 12 avril 2006, midi
Nous retournons dans un petit vallon qui donne sur la mer et où j’ai trouvé vendredi dernier deux magnifiques outils en obsidienne de l’ancienne époque. Il fait une chaleur étouffante. Par terre, de multiples éclats jonchent le sol. Toutes les obsidiennes viennent, paraît, il, d’une seule carrière située sur un flanc du volcan Rano Kau.
Les outils auraient donc été apportés ici. Ils servaient à découper les aliments… et les cadavres. Car les anciens pascuans (lorsqu’ils ne mangeaient pas les corps en cannibalisme guerrier), séparaient la chair des os et faisaient sécher ceux-ci de longues semaines sur de petites plates formes à proximité des Ahu. Puis ils les glissaient dans des ouvertures à l’intérieur de ceux-ci.
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LES ENSEIGNEMENTS DE CHIU - mercredi 12 avril 2006
Nous montons doucement la pente du volcan Raraku. C’et la fin de l’après midi, il fait très doux. Le soleil est voilé par de nombreux nuages et quelques gouttes de pluie contribuent à rafraîchir l’atmosphère lourde de cette fin d’après midi.
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Devant la niche où l’on voit la moitié d’un Moai creusé dans la roche, elle nous explique comment une dizaine d’hommes sculptaient la statue.
« Ils effectuaient la première ébauche à même le roc. Ce que vous voyez est déjà assez achevé. »
De fait, on distingue nettement le nez, le front, le torse.
« Puis ils creusaient derrière la statue et dessous, en laissant juste une sorte de quille de navire.
« Heyerdahl, par ses fouilles et celles qui ont suivi, a montré que toutes les têtes de statues que vous voyez sur les photos ne sont en fait que la partie « émergée » (si l’on peut dire pour de la terre) des Moais de la carrière. Peu à peu, l’érosion a apporté des matériaux qui ont comblé les trous destinés aux Moais. A cet emplacement, poursuit Chiu, avait lieu la finition des Moais. » Ceux que vous voyez sont inégalement achevés. Certains ont le dos sculpté, ainsi que les longues oreilles. D’autres non. »
« Et le transport ?
Thor Heyerdahl a tenté d’effectuer un transport couché, mais sur une faible distance et pour un petit Moai. Alors, si incroyable que cela puisse paraître à un esprit occidental, il est bien possible qu’ils aient été transportés debout. Deux éléments le laisseraient penser : la présence des fosses en bas de la carrière, où on les installait verticalement, et la légende orale qui prétend qu’ils avancent debout, en crabe, par le pouvoir magique du Mana* du roi. »
J’objecte
« Cela revient à déplacer une quille de cent tonnes. Au moindre basculement, la quille tombe.
Pas forcément, réplique Chiu. Pour savoir comment, pensez à la façon dont vous faites pour installer un frigidaire. Vous le faites basculer légèrement d’un côté, le faites avancer un peu, puis répétez l’opération. Heyerdahl, avec un esprit scientifique louable, abandonna sa première idée et, en en 1996, fit transporter en un mois un Moai d’un bout à l’autre de l’île en le faisant se dandiner de cette façon. »
Nous poursuivons la grimpette. Je demande
« Et pourquoi cette « révolution » ?
- La surpopulation, dit elle. Chaque tribu pensa que, pour survivre, il fallait annexer le territoire de la tribu voisine.
Puis elle revient au présent et nous explique l’île actuelle.
« L’identité pascuane est très forte, nous dit-elle, et la solidarité n’est pas ici un vain mot. Nous avons un conseil des vieux et l’an dernier, par exemple, nous sommes tous élevés contre la construction d’un casino. Nous agissons aussi pour limiter le nombre de touristes car l’écologie naturelle, le manque d’eau et la production limitée d’électricité interdit de trop nombreux arrivants. Nous savons que l’île ne peut pas être indépendante, car nous dépendons trop des transports par avion et n’avons aucune autonomie en nourriture et en énergie. Et puis, nous avons un atout de taille : le territoire appartient soit au gouvernement, soit aux pascuans pour lesquels la transmission de propriété repose sur un système familial complexe. Ici, un étranger ne peut donc pas acheter de terrain.
Nous aimons notre île. Les jeunes qui partent étudier au Chili ou ailleurs reviennent vivre sur l’île. C’est paisible. »
Chiu est comme son peuple : paisible. Nous quittons la carrière de Moais et lui disons adieu dans la nuit noire;
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VOULEZ VOUS ETRE UN HOMME OISEAU ?
(brève synthèse du rite annuel de l'homme oiseau tel qu'il eut lieu pendant deux siècles, jusqu'en 1868)
Entendons nous bien. Je ne vous propose pas de devenir « Tangata manu » (homme oiseau), mais de concourir en tant que « Hopu » pour le compte de celui-ci. Vous aurez le travail, il aura le statut. C’est vous qui irez chercher l’œuf, c’est lui qui sera homme-oiseau.
Si vous réussissez, votre patron (le « Tangata manu ») aura pendant un an la faveur divine et un certain pouvoir politique. Mais son sort ne sera guère enviable pendant cette année là: solitude, célibat etc.
Votre tâche ? Rapporter un œuf (non cassé, évidemment) de l’île de Motu nui, à quatre cent mètres en mer de la falaise du volcan Ranu kao.
Première épreuve : votre « patron », le Tangata manu, doit d'abord être choisi en songe par les prêtres.
Seconde épreuve
Montez jusqu’au volcan en procession avec votre Tangata manu. Là haut, assistez à un spectacle de femmes nues dansant de façon obscène.
Troisième épreuve
Descendez à toute allure la falaise. La plupart du temps, c’est à pic. Si vous glissez, vous tombez et mourez.
Quatrième épreuve.
Jetez vous à la mer et nagez à toute vitesse en poussant devant vous un flotteur en jonc dans lequel on a mis un peu de nourriture pour survivre sur l’îlot de rochers.
Cinquième épreuve
Débarquez sur l’îlot de Matra nui. Les vagues s’y brisent sur les rochers. Blessures possibles.
Sixième épreuve
Survivez en attendant de trouver l’œuf d’hirondelle de mer, Manu tara. Aurez-vous assez à manger et à boire ? Ne jetez pas vos pelures de patates douces ni la peau de vos bananes. Vous serez bien content de les sucer pour ne pas mourir de faim.
Si vous êtes trop affaibli, allez mourir dans l’une des petites cavernes. Vous y trouverez les os de beaucoup de vos prédécesseurs.
Peut-être viendra le moment tant attendu : vous serez le premier à trouer l’œuf. Poussez un cri assez fort pour qu’il soit entendu du haut d la falaise d’Orongo, à cinq cent mètres de distance (
Mettez vous à l’eau et nagez vers le bas de la falaise. Courant, requins etc. voir quatrième épreuve.
Huitième épreuve ! Grimpez la falaise sans vous casser la figure (voir troisième épreuve) et donnez l’œuf à votre Tangata manu.
Ça y est, il est « homme oiseau » ! Vous lui passez la main.
Il devra alors accomplir quelques rites : se raser la tête, les cils et les sourcils, vous barbouiller de rouge et de noir et descendre en cortège vers le bas du volcan côté île (c’est en pente douce). Là, il assistera aux sacrifices humains, c’est à dire que l’on mangera les hommes désignés par les prêtres et cuits dans d’énormes fours souterrains. Soyez sans crainte : votre tribu, dopée par le succès, narguera sans complexe les autre tribus. Tueries garanties, cannibalisme etc.
Votre Tangata manu partira ensuite loger dans une caverne près de la carrière des sculpteurs. Interdit de bouger, de se baigner. Sexe interdit aussi, bien sûr. Il devra porter une perruque de femme. Seul privilège objectif : on lui apportera à manger.
Quels seront ses pouvoirs ? D’abord, il donnera son nom à la nouvelle année. Ensuite, dans les fêtes, il pourra voler tout ce qu’il veut à qui il veut. Et, bien sur, s'il meurt, il aura des funérailles différentes du commun des mortels, en présence de ses distingués confrères hommes oiseaux à d’autres années.
Quant à vous, vous serez un héros, mais en paierez le prix. Car votre main qui a touché l’œuf est devenue sacrée. Pendant plusieurs mois, vous ne pourrez toucher aucun aliment. Votre famille sera traitée en paria. Ne me demandez pas pourquoi, c’est comme ça.
Telle est l’histoire des hommes oiseaux, telle qu’elle s’est transmise au fil des siècles. Et Pamela, notre femme de chambre à la pension Maria Goretti nous a assuré fièrement que son ancêtre, par deux fois, avait reçu cette distinction.
Vous allez me dire : concourir pour l’homme oiseau comme Hopu, comportait beaucoup de risques et d’ennuis pour pas grand-chose en finale! Je » vous dirai : depuis quand cherche t’on à l'île de Pâques des bénéfices matériels? Construire et balader des statues de pierre de plusieurs dizaines de tonnes, ça n’a pas non plus apporté objectivement grand-chose d’objectif. Pourtant, ils l’ont fait.
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TAVERNE DU PECHEUR - Mercredi 12 avril 2006, 20 h
Après avoir rendu le 4*4 à notre loueur, nous nous dirigeons vers le bas du village de Hanga Roa, à la « taverne du pêcheur ». Le patron s’appelle Gilles. C’est un gros homme avec un sacré caractère qui nous accueille de façon bonasse. « Il ne me reste plus qu’une seule table, nous dit-il, vous avez de la chance.» Dix minutes plus tard, il dit la même chose à de nouveaux arrivants, jusqu’à ce que son restaurant soit plein.
Il n’empêche : la cuisine est fameuse. Mieux que cela : inouïe. Poissons et crustacés arrivent, magnifiquement disposés, savoureux et accompagnés de légumes frais de l’île : patates douces, concombres. Le vin blanc chilien, un cabernet, est digne de tous les éloges.
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MUSEE SEBASTIAN ENGLERT - jeudi 13 avril 2006 (dernier jour 8 h)
Les valises sont prêtes. Dans le matin qui pointe, je marche à grandes enjambées vers le musée Sebastian Englert. J’ai eu du mal à prendre ma décision à propos des deux magnifiques couteaux en obsidienne que j’ai trouvés à même le sol, sur la côte sud de l’île.
Ils sont très beaux et je les aurais bien emportés avec moi. J’admire ceux qui l’auraient sans hésitation donné au musée et ai quelque gêne à l’avouer : j’ai hésité. Vous savez, toutes ces raisons que l’on s’invente pour échapper à l’éthique…
Personne ne saura… Il doit y avoir des centaines d’outils de ce genre sur l’île… Les douaniers ne fouilleront pas mes bagages… L’objet va être rangé dans un arrière coin de musée… Cela ne fera ni chaud ni froid à personne…
Me revient cette parole de Sebastian Englert : « Le vol est pire que la mort. Car
tout le monde est obligé de mourir, mais personne n’est obligé de voler ».
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AEROPORT DE MATAVERI - jeudi 13 avril 2006, 11h
C'est le départ.
A moitié vide, l’avion pour Santiago tarde à décoller. A l’embarquement, le personnel s’est montré de cette gentillesse pascuane dont nous ne finissons pas de nous émerveiller.
Qu’avons-nous appris ici ? Plus importante que la découverte d’une culture disparue, c’est sans doute la façon dont ce peuple qui s’est autrefois entretué atteste à présent d’une efficacité tranquille et souriante.






























































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